Hervé Lévy

Humains, tellement humains

Simon (appelé Pierre), André, Jacques, Jean, Philippe, Barthélemy, Thomas, Matthieu, Jacques, Thaddée, Simon le zélote et Judas… Les Douze Apôtres, ceux qui reçurent « le pouvoir de chasser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité » (Mt 10 : 1-4) sont souvent représentés dans une sainteté hiératique toute “officielle” lors du “dernier repas”. Dans la tradition picturale, chacun a ses caractéristiques : presque toujours, par exemple, Judas est marqué du sceau de la traîtrise, le regard torve et les ongles noircis. Ils ont ainsi transcendé leur humaine condition pour se métamorphoser en archétypes de la perfection (ou de la filouterie, pour l’un d’eux), ne conservant de leur chair originelle que le simple attribut corporel, devenu, par ricochet, insignifiant. Christophe Wehrung a choisi d’incarner les Douze dans des corps anonymes, ceux de ses modèles, dont lui seul connaît l’identité, et donc de mettre sur le même plan les chairs et les âmes… Mêlées dans la peinture, elles semblent en effet indissociables. Chaque tableau “sans titre” représente un apôtre ; on se sait jamais lequel. Derrière ce sourire narquois peut se cacher Judas ; mais peut-être est-ce Thomas… Qui sait ? Dans cet entre-deux ocre où flottent les personnages, tout semble possible et Judas, l’infâme Judas, pourrait bien être le plus Saint de tous (celui qui, en trahissant, permet au dessein divin de s’accomplir). Le peintre laisse ainsi toute possibilité d’identification ouverte au spectateur, proposant au regard douze hommes dont la sainteté est à chercher dans leur existence-même et rappelant que les apôtres étaient avant tout des créatures de Dieu, comme nous. C’est en cela que ses Douze ne sont ni catholiques, ni protestants, mais d’une profonde essence religieuse qui dépasse toute interprétation confessionnelle… Comme s’il tentait là de donner une étonnante définition de l’humanisme.

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